LAB1
Un art du prompt ?
Le LAB est une série consacrée à l’exploration des nouvelles formes de relation entre l’humain et les systèmes d’intelligence artificielle. Non comme simple technologie, mais comme phénomène cognitif, culturel et anthropologique. Son point de départ est pratique : observer ce qui se joue dans l’usage concret du prompt.
Un prompt accidentel
Tout a commencé par un moment de flottement éditorial.
Je réfléchissais à la série Anatomie d’un séisme civilisationnel — à ce qu’elle est déjà, et à son horizon — et par ricochet, à la nature du flux éditorial numérique.
Dans la logique de flux, la rivière ne s’arrête jamais : chaque article succède au précédent, puis disparaît dans le passé.
Seule la fenêtre de l’édition quotidienne apparaît. Et dans ce flux, des séries bourgeonnent en grappe, par période. Il me semblait que le feuilleton était de retour, sous toutes ses formes.
Je me demandais :
Pourquoi cette résurgence du format feuilleton ?
Simple stratégie de fidélisation ?
Le plaisir du rendez-vous autour de thèmes qui nous sont chers ?
Je n’avais pas de réponse nette.
Seulement quelques intuitions lointaines.
Un peu par réflexe, un peu par curiosité, j’ai ouvert une fenêtre de dialogue avec une IA, et j’ai simplement écrit quelques idées dans l’ordre où elles me venaient naturellement :
#1. Le format feuilleton : historique, âge d’or, déclin.
#2. Distinction : logique de flux vs logique éditoriale prototype.
#3. L’IA va-t-elle favoriser l’une ou l’autre logique ?
Un prompt un peu brut, presque négligé.
Mais c’est alors que la réponse de l’IA me surprit.
# 1
1. Le feuilleton : naissance, apogée et déclin
Origines et naissance (XIXe siècle)
Le feuilleton naît en 1836 dans la presse française, lorsque les journaux La Presse d’Émile de Girardin et Le Siècle inaugurent le “rez-de-chaussée” — un espace en bas de page réservé à la fiction. L’idée est commerciale autant que littéraire : fidéliser les lecteurs en publiant un roman par épisodes, chaque livraison se terminant sur un suspense.
Le modèle repose sur une logique de dépendance narrative : le lecteur doit acheter le journal du lendemain pour connaître la suite. Cela transforme la lecture en rituel quotidien et fait exploser les tirages.
Les premiers grands feuilletonistes sont aussi des machines à écrire.
Alexandre Dumas employait des collaborateurs pour tenir les cadences imposées par les rédactions. Eugène Sue, avec Les Mystères de Paris (1842-1843), invente quasi le roman social feuilletonesque, touchant un public populaire inédit.
L’âge d’or (1840-1900)
C’est l’époque des monuments. Quelques titres suffisent à mesurer l’ampleur du phénomène :
Le Comte de Monte-Cristo — Dumas (1844-1846)
Les Misérables — Hugo (1862), publié en livraisons
Le Tour du monde en quatre-vingts jours — Verne (1872)
Nana, L’Assommoir — Zola dans Le Bien public
Le feuilleton structure alors toute la vie littéraire. Il impose ses propres contraintes esthétiques : le coup de théâtre de fin d’épisode, les personnages récurrents et reconnaissables, les intrigues multiples et enchevêtrées, le rythme haché.
Ces contraintes ne sont pas des défauts — elles forgent un style.
Le genre se décline aussi : feuilleton d’aventures, feuilleton policier (Ponson du Terrail invente Rocambole), feuilleton sentimental.
La presse régionale reprend les mêmes textes, parfois avec des années de décalage, diffusant ces récits dans toute la France.
Le déclin (XXe siècle)
Plusieurs facteurs conjugués érodent le format.
La concurrence des médias est le facteur principal. La radio dans les années 1930, puis la télévision dans les années 1950-60, absorbent la fonction de récit feuilletonant. Le roman-radio, puis le roman-photo, puis les séries télévisées héritent de la même logique de l’épisode et du suspense.
L’évolution du livre joue aussi son rôle : l’édition de poche démocratise le roman complet et bon marché. On n’a plus besoin d’attendre — on peut lire d’un coup.
Le prestige littéraire se retourne contre le feuilleton. Le XXe siècle valorise la densité, l’expérimentation, la forme brève ou au contraire le roman-fleuve pensé comme œuvre totale — pas la livraison contrainte par le calendrier de la presse.
Dans les années 1960-70, le feuilleton disparaît presque totalement des grands quotidiens français.
Postérité et renaissance
Le feuilleton ne meurt pas — il mute. Les soap operas américains, les telenovelas, les mangas (One Piece depuis 1997, toujours en cours), et aujourd’hui les séries streaming à saisons avec cliffhangers reprennent exactement sa grammaire.
Sur internet, le format revient même à l’écrit : plateformes comme Wattpad, publication par chapitres, serial fiction.
La logique du feuilleton — l’attente comme moteur du désir narratif — reste une des structures les plus puissantes de la fiction populaire.
#2
2. Flux et prototype : deux logiques narratives
La logique de prototype
Un film, un roman publié d’un bloc, une pièce de théâtre — ces objets obéissent à une logique de prototype.
L’œuvre existe comme totalité close, pensée et maîtrisée avant d’être livrée au public. L’auteur connaît la fin quand il écrit le début.
La forme est réversible dans le processus de création : on peut réécrire le premier chapitre après avoir écrit le dernier, ajuster, supprimer, retravailler l’ensemble.
Le prototype a une unité organique : chaque partie tire son sens de sa relation à l’ensemble. On peut relire, revenir en arrière, saisir la construction globale. L’œuvre se donne comme monument — elle existait potentiellement en entier avant d’être vue.
La logique de flux
Le feuilleton inaugure une logique radicalement différente.
L’œuvre n’existe pas avant d’être publiée — elle se fait en se donnant.
Les épisodes paraissent avant que les suivants soient écrits. Le public réagit, les tirages montent ou chutent, et l’auteur infléchit le cours du récit en conséquence. Dumas prolonge un personnage parce que les lecteurs l’aiment. Sue radicalise la dimension sociale des Mystères de Paris sous la pression des courriers reçus.
Le flux est irréversible : ce qui est publié ne peut plus être retiré. L’auteur écrit en avant, sans filet, dans un présent perpétuel de la production.
L’œuvre est toujours incomplète, toujours en cours — elle a un passé (les épisodes parus) et un futur incertain, mais pas de totalité saisissable.
Une différence de rapport au temps
Prototype
Œuvre hors du temps, livrée complète
Auteur maître de la totalité
Le lecteur peut relire, anticiper, revenir
Forme réversible (réécriture possible)
Clôture inscrite dès le début
Flux
Œuvre dans le temps, coextensive à sa durée
Auteur embarqué dans la production
Le lecteur attend et subit le rythme imposé
Forme irréversible (la publication scelle chaque épisode)
Clôture différée, parfois indéfinie
Une tension esthétique profonde
Cette distinction n’est pas seulement technique — elle engage une conception différente de ce qu’est une œuvre.
Le prototype suppose que le sens est architectural : il tient à la construction d’ensemble, aux symétries, aux échos entre début et fin. La Recherche du temps perdu ne peut exister qu’en prototype — Proust réécrit le début après avoir écrit la fin.
Le flux suppose que le sens est événementiel : il surgit dans l’instant de la livraison, dans la surprise, dans l’attente. Le cliffhanger n’a de sens que dans le flux — dans un roman complet, le lecteur n’a qu’à tourner la page.
Ce que le feuilleton invente, c’est donc une esthétique de la durée vécue : l’œuvre s’étale dans le temps réel du lecteur, elle vieillit avec lui, elle est contemporaine de sa propre réception. C’est une expérience que le prototype, par définition, ne peut pas produire.
#3
3. L’IA et les deux logiques : vers un basculement ?
Intuition première : l’IA favorise le flux
L’IA est par nature une machine du présent. Elle génère token par token, en avant, sans plan global préétabli.
Elle n’écrit pas un roman en entier avant de le livrer — elle produit du texte dans le moment de la demande. Cette architecture cognitive la rapproche structurellement de la logique de flux.
De plus, l’IA s’intègre naturellement aux environnements numériques où le flux domine déjà : plateformes, fils d’actualité, chatbots narratifs, jeux procéduraux. Elle peut générer un épisode quotidien, adapter le récit aux réactions de l’utilisateur, maintenir une fiction en cours indéfiniment.
C’est le feuilleton poussé à son extrême — un flux potentiellement sans fin et personnalisé.
Mais l’IA peut aussi simuler le prototype
Rien n’empêche techniquement de demander à une IA de produire un roman complet, pensé comme totalité.
Elle peut tenir un plan, respecter des symétries, écrire la fin avant le milieu. Elle simule la logique de prototype.
Mais cette simulation reste superficielle.
L’IA ne souffre pas de la contrainte du prototype — elle n’a pas à vivre dans le temps de l’écriture, à porter l’œuvre pendant des années, à réécrire le début après avoir compris la fin par l’expérience.
Elle produit une forme close sans avoir traversé le processus qui donne au prototype son unité organique.
On obtient alors un objet paradoxal : la forme du prototype avec la logique interne du flux. Un roman généré qui ressemble à un tout, mais qui n’a pas été pensé comme tel.
Le vrai changement : la personnalisation du flux
L’apport le plus radical de l’IA n’est peut-être pas la vitesse de production, mais la possibilité d’un flux individualisé.
Le feuilleton du XIXe siècle était un flux unique diffusé à des milliers de lecteurs simultanément — c’était sa dimension sociale et culturelle.
L’IA permet un flux par lecteur : un récit qui s’adapte à ses choix, ses réactions, son rythme, son profil. Ce n’est plus le feuilleton, c’est quelque chose de nouveau — une fiction co-extensive à une relation.
Cela soulève une question esthétique inédite.
Peut-on encore parler d’œuvre quand chaque lecteur reçoit une version différente ?
Le prototype supposait une identité de l’objet transmis. Le flux supposait au moins une communauté de lecteurs partageant la même attente.
Le flux personnalisé par l’IA dissout ces deux conditions.
Une menace sur le prototype ?
On peut formuler une hypothèse plus sombre.
Le prototype exige un auteur qui contrôle la totalité — ce qui suppose du temps, de la solitude, une vision.
L’économie de l’attention numérique pousse déjà contre ces conditions. Si l’IA accélère encore la production et habitue les lecteurs à un flux continu et réactif, elle pourrait rendre le prototype culturellement marginal — non pas impossible, mais esthétiquement anachronique, comme l’a été la fresque murale après l’invention de la toile portable.
Ce qui serait perdu, c’est précisément ce que le prototype permet : l’œuvre comme totalité signifiante, où le sens tient à la construction d’ensemble, où relire transforme ce qu’on a lu.
Une culture entièrement organisée autour du flux perd la possibilité de ce type de sens.
En résumé
L’IA ne tranche pas mécaniquement en faveur du flux — mais elle abaisse le coût du flux et augmente le coût relatif du prototype.
Elle rend le flux plus riche, plus personnalisé, plus immersif. Elle rend le prototype plus difficile à justifier économiquement et culturellement. Ce n’est pas une contrainte technique — c’est une pression de civilisation.
* * *
Comment un prompt aussi sommaire avait-il pu déclencher directement
cet article ?
J’avoue que je ne savais pas, par exemple, que Les Misérables, Nana ou L’Assommoir, étaient initialement nés du feuilleton.
Et la seconde partie m’apprenait soudain pourquoi.
J’avais découvert ces œuvres au XXe siècle, sous forme de livres qui appartiennent à la logique de prototype.
La réponse semblait avoir détecté une tension sous-jacente à mes trois questions, et la déployait sous mes yeux avec une cohérence très surprenante…
Je pensais alors moins à la réponse qu’au prompt lui-même.
Que s’était-il donc passé dans ces trois lignes ?
Pourquoi ce prompt avait-il ouvert quelque chose, là où d’autres prompts auraient produit une réponse plate et générique ?
La question du prompt
On parle beaucoup de la qualité des réponses des intelligences artificielles. Mais on parle très peu de la qualité des questions qu’on leur pose.
Pourtant, à l’usage, quelque chose devient évident : tous les prompts ne se valent pas.
Certains produisent des réponses qui tournent à vide — correctes, propres, et parfaitement inutiles.
D’autres non.
Il y a les prompts-requêtes :
“Donne-moi une liste…” “Résume-moi…” “Explique…”
La machine exécute alors une commande. Le résultat est souvent correct, mais rarement mémorable.
Mais certains prompts posent une problématique — même implicitement.
Avec ces trois questions presque innocentes, la machine, d’une certaine façon, avait moins une information à restituer qu’une tension à résoudre.
La fécondité du prompt
Une connaissance de ce qui rend un prompt fécond me parut alors une piste d’apprentissage nécessaire pour maîtriser ce nouvel outil qu’est l’IA.
Et cela ne concernait pas seulement les ingénieurs ou les cogniticiens.
C’était tout bonnement une question d’écriture ordinaire.
Une idée semble progressivement émerger à l’usage. La relation humain-machine nécessite une forme d’apprivoisement.
Comme un conducteur au volant d’un véhicule surpuissant doit apprendre à apprivoiser le monstre.
Ces systèmes ont tendance à refléter facilement ce qu’on attend d’eux.
Entrer dans le dialogue avec des idées fixes, c’est souvent les voir confirmées.
La machine est un miroir très complaisant qui peut facilement flatter l’ego — et devient donc potentiellement dangereux pour l’esprit.
Quelques réponses dithyrambiques sur vos “questions extraordinaires”, et l’on peut vite finir par se croire ce qu’on n’est pas.
Une relation mal structurée avec ces systèmes ne produit pas seulement de mauvaises réponses. Elle peut aussi produire de fausses certitudes, et amplifier les biais qu’on lui apporte au lieu de rectifier.
La remarque d’Emmanuel Todd
Il y a peu, dans une vidéo publiée sur la chaîne fréquence populaire 1, Emmanuel Todd évoquait l’intelligence artificielle en faisant remarquer que, pour un chercheur intellectuellement structuré, l’IA pouvait devenir un outil extraordinaire 2.
Mais cela signifie aussi qu’elle risque de creuser des inégalités,
dans le champ immatériel cette fois-ci.
En sorte que les fractures qui traversent aujourd’hui le tissu social pourraient demain se voir redoublées dans une dimension encore largement invisible.
Ce n’est pas une question d’accès à la technologie — tout le monde peut ouvrir une fenêtre de dialogue.
C’est une question de capacité de surplomb de l’homme sur l’IA.
Pouvoir la critiquer. Pouvoir la diriger, et non être dirigé par elle.
La remarque de Todd pointe vers quelque chose d’important :
l’IA peut accentuer les inégalités cognitives plutôt que les réduire
— non pas parce qu’elle est mal conçue, mais parce que sa puissance semble proportionnelle à une cognition déjà structurée.
Autrement dit : la relation humain-machine pourrait devenir, elle aussi, une nouvelle forme d’alphabétisation.
Un apprentissage nécessaire
Nous devons apprendre à parler à ces systèmes.
Cela ressemble à l’apprentissage d’une langue étrangère.
Une façon de formuler, d’articuler, de structurer une pensée à l’intention d’un interlocuteur qui ne fonctionne pas comme un humain
— même s’il en emprunte le langage.
C’est ce à quoi nous allons nous atteler dans ce petit laboratoire.
Car nous disposons dès maintenant d’un appareillage
extrêmement prometteur : le triskell de la conscience.
À suivre…
2 À 1:27:30 : début du sujet IA dans la vidéo.


